Les dieux des corporations



Le confucianisme prônant le culte des ancêtres amena la vénération et, pour les inclure dans la religion, la déification de tous ceux qui, par leurs découvertes, étaient à l’origine d’un nouveau métier. Dans toutes les professions, on honorait celui ou celle qui était considéré comme l’ancêtre de la profession. On lui consacrait souvent un temple, et sa fête était l’occasion de réunir tous les membres de la guilde. Le dieu des menuisiers était Lu Ban, qui aurait vécu au début du Ve siècle avant JC, qui aurait crée la plupart des instruments de menuiserie et aurait su fabriquer des automates, dont un oiseau capable de voler. Alors qu’il grimpait sur une pente, il se coupa le doigt en s’accrochant à des herbes ; étonné qu’une herbe puisse entamer la peau, il l’examina et remarqua que le bord n’en était pas lisse mais dentelé, ce qui lui donna l’idée de la scie. Il était aussi le dieu des maçons car c’est lui qui aurait construit le pont de Zhaozhou.

Celui des cultivateurs et des marchands de thé était Lu Yu, qui vécut sous la dynastie des Tang. Abandonné de ses parents, il fut élevé par des bonzes et c’est sans doute d’eux qu’il apprit les vertus de ce breuvage, car, à l’imitation des bonzes de l’Inde, ceux-ci buvaient du thé pour garder l’esprit clair au cours de leur méditations. Après avoir parcouru la Chine pour étudier les différentes sortes de thés, il se retira dans la province du Zhejiang pour y écrire son « Classique du thé » (cha jing), où il expliqua ses propriétés, ses différentes qualités, ses lieux de production, ses variétés, les façons de le préparer et de le boire. Les marchands de thé avaient souvent une statue de lui dans leur boutique, traditionnellement en porcelaine. Le thé prit une importance particulière car il faisait partie des cadeaux de la famille du fiancé à celle de la fiancée, si bien que décider un mariage s’appelait « accepter le thé » ou « la cérémonie du thé » et qu’un personnage du roman « Rêves au pavillon rouge » dit à une jeune fille : « Tu as bu le thé dans notre foyer, comment ne serais-tu pas la belle-fille de notre famille ! ». Un disciple demandait à un maître de l’accepter en lui présentant une tasse de thé, et celui-ci signifiait son acceptation en la lui prenant des mains.

Le dieu des fabricants de vin et d’alcool était Du Kang, qui était en fait Shao Kang, celui qui rétablit le pouvoir de la dynastie Xia après l’usurpation de Han Zhuo et régna de 2079 à 2057 avant JC ; c’était un des personnages à qui on attribuait la découverte de la fermentation.

Les potiers ne vénéraient pas un seul dieu, mais sept. Dans leurs temples, les trois principaux était l’empereur mythique Shun, inventeur de la poterie, Lao Zi, qui fabriquait du cinabre dans un chaudron et protégeait la cuisson, et le dieu du Tonnerre (Lei Gong), qui devait assurer du beau temps pour que le bois soit bien sec. Les quatre dieux secondaires étaient celui des Montagnes (shan shen), celui du Sol (Tudi gong), la terre étant la matière première essentielle, le dieu des Chevaux (ma shen) et celui des Buffles (niu shen), à cause de l’importance des transports pour obtenir les matériaux et vendre la production. En fait cette trinité flanquée de quatre dieux a dû être crée sur le modèle des trois bouddhas du Passé, du Présent et du Futur, assistés des quatre dieux-gardiens des orients. Les charbonniers vénéraient eux trois dieux, celui du Sol, celui des Montagnes et celui de la Poterie, considérés par eux comme un seul personnage.

Le dieu des constructions  hydrauliques et des eaux était Erlang Shen, mais cette appellation est ambiguë, car elle signifie simplement « le deuxième fils ». Il s’agit ici de Li Bing, gouverneur de la province du Sichuan sous le roi Zhao du royaume de Qin dans l’antiquité, qui divisa le cours supérieur d’un affluent du Yangtse en plusieurs bras et permit d’irriguer la plaine de Chengdu  et d’y éviter les inondations. Il combattit le dragon de cette rivière en se transformant comme lui en buffle ; mais ne parvenant pas à le vaincre, il recourut à l’aide de son assistant ; il se mit une ceinture blanche et dit qu’il se tiendrait du côté sud, ce qui permit à l’assistant de le reconnaître et de trancher la tête du dragon. On identifie parfois Erlang shen à son fils qui continua son œuvre. On dit aussi que Erlang shen, avec la même fonction, était Zhao Yu, qui avait cultivé le Tao sur le mont de la Ville Pure (Qingchen shan) au Sichuan et qui, gouverneur d’une région où sévissait un dragon terrible, se fit accompagner d’un millier d’hommes faisant résonner des tambours sur les rives, se jeta dans l’eau avec une hallebarde, ressurgit en brandissant la tête du dragon, mais disparut ensuite dans la rivière. Il fut donc vénéré pour s’être sacrifié pour son peuple. Suivant les régions, il y a beaucoup d’autres divinités de l’eau, mais qui sont inconnues en dehors de leur localité. Il ne faut pas confondre le Erlang shen, appellation de Li Bing ou Zhao Yu, avec le Erlang shen frère de la déesse du mont Huashan et guerrier céleste que l’on retrouve dans le roman « Le Voyage en Occident » ; ni avec Yang Jian, le Erlang shen du roman « L’investiture des dieux », qui avait trois yeux et le pouvoir de se transformer, de monter au ciel, d’entrer dans la lune.

Les deux sages Mei et Ge (Mei Ge er sheng) étaient, dans la plupart des régions, les patrons des teinturiers et des imagiers qui imprimaient des images de nouvel an en couleurs. Coexistent deux mythes sur ces dieux. . D’après l’un, il s’agissait de deux amis qui vivaient à une époque où les hommes ne connaissaient que la toile écrue et les peaux de bêtes. Un jour, l’un d’eux tomba par accident dans une rivière aux eaux boueuses et ensuite ne réussit pas à laver son vêtement, qui était devenu jaune. Il en avertit son ami et ainsi aurait découvert la teinture jaune à partir de certaines terres. Il trouvèrent ensuite d’autres colorants, toujours par accident : des vêtements mis à sécher sur une branche et tombés sur l’herbe se tachèrent en différents endroits : les colorants végétaux étaient découverts. Un soir où ils se soûlaient ensemble, l’un d’eux cracha par inadvertance dans une jarre à teinture et le tissu pris un bleu magnifique : ils avaient découvert le colorant tiré du ferment de vin. L’autre mythe dit que Mei et Ge n’étaient pas des hommes, mais une prune (mei) et une sorte d’oiseau (ge niao). Un empereur mécontent de ne pas avoir un vêtement de couleur rouge pour se distinguer des gens du peuple, mettait à mort les artisans, incapables de le satisfaire. Pour sauver ses collègues, un vieillard trompa le souverain et prétendit y parvenir si on lui laissait du temps. Mais la date approchait et il n’avait rien trouvé quand il remarqua que le jus d’une prune teintait le bec d’un oiseau et il eut l’idée d’en tirer une teinture. Il sauva ainsi les autres artisans et ceux-ci voulurent l’honorer ; mais il refusa, déclarant que c’était l’Empereur du Ciel qui avait envoyé deux immortels sous forme d’une prune et d’un oiseau ; c’est donc à eux qu’on éleva un temple.  

Il y en avait bien d’autres : Taishang Laojun était le dieu des orfèvres, car, dans son chaudron aux Huit Trigrammes, il faisait fondre la drogue d’immortalité, le cinabre ou oxyde de mercure ; Can Jie, inventeur de l’écriture, était celui des scribes et greffiers ; Cai Lun, inventeur du papier, celui des fabricants de papier ; Song Jiang, chef des brigands du roman « Au bord de l’eau », celui des voleurs ; et, merveilleux exemple de syncrétisme religieux, Matteo Ricci, le missionnaire italien qui avait apporté des techniques occidentales, celui des fabricants et réparateurs de montres à Shanghai.                

L’Empereur Wenchang


Dans toutes les villes de Chine ou presque, il y avait un temple ou au moins un autel dédié à l’empereur Wenchang qui régnait sur une constellation formée de six étoiles à côté du Boisseau  du Nord et qui était chargé de la promotion des humains. Ce dieux était surtout vénéré par les lettrés fonctionnaires dont il commandait la réussite.

A la fin du IIIe siècle avant JC, à la chute de la dynastie Qin (206 av JC), la Chine était en proie aux rivalités de chefs de guerre qui voulaient refaire l’unité de l’empire à leur profit, Wenchang demanda à l’empereur du Ciel de s’incarner pour aider le futur fondateur de la dynastie Han. C’est ainsi qu’il naquit dans la famille de l’empereur Gaozu des Han et fut nommé prince de Zhao. Mais l’impératrice Lü le fit exécuter avec sa mère. Au milieu du Ier siècle, Wenchang s’était aperçu que sa mère s’était réincarnée comme l’épouse d’un paysan pauvre nommé Zhang, dans une région où l’impératrice Lü et les membres de sa famille étaient devenus des animaux de fermes. Le vieux Zhang, n’ayant plus de fils, se coupa le bras, versa le sang dans le creux d’une pierre qu’il recouvrit et fit le vœu, si un animal naissait de son sang, de l’adopter comme son héritier. Wenchang décida alors de s’incarner sous la forme d’un serpent doré, que la femme de Zhang, ramena à la maison et éleva. Au bout d’un an, une corne et des pieds poussèrent sur le corps de ce serpent, qui se mit alors à dévorer les moutons, les cochons et les chiens des environs, réincarnations de l’impératrice Lü et de ses parents et fidèles. 

Les paysans du village se plaignirent, puis finirent par enfermer le vieux Zhang et sa femme. Rendu fou furieux par cela, le serpent provoqua un typhon au cours duquel tous les habitants furent tués, soit plus de deux mille personnes. Mais ainsi il était allé au-delà de sa vengeance et avait provoqué la mort accidentelle de nombreux innocents. Aussi fut-il condamné à devenir le dragon d’un lac qui ensuite se dessécha ; de petits vers se logèrent entre ses quatre vingt quatre milles écailles, le mordillant et le faisant cruellement souffrir. Remonté au Ciel après cette épreuve, l’empereur Wenchang fut assisté  du Sourd Céleste et du Muet Terrestre, grâce à qui ceux qui savent ne peuvent pas parler et ceux qui parlent ne peuvent pas comprendre, de façon que les voies du Ciel restent impénétrables.     

La légende de Bi Gan

Deux étoiles célestes sont particulièrement chargées des examens officiels des lettrés fonctionnaires. L’une des examens civils, Wenquxing, qui est la quatrième étoile dans la constellation du Boisseau du Nord, et l’autre des examens militaires, qui est la sixième étoile de cette même constellation. Quand de grands fonctionnaires ou de grands généraux apparaissent sur terre, ils seraient des incarnations de l’une ou l’autre de ces étoiles. Ce serait le cas du juge Bao, modèle d’intégrité, et de Bi Gan, ministre du dernier empereur des Shang pour Wenquxing ; et du général Di Qing pour Wuquxing. Bi Gan avait osé faire des remontrances à son souverain, tyran sous le charme de l’incarnation d’un esprit-renard devenu sa concubine. Il s’agissait d’une vengeance de Nüwa, à qui l’empereur avait fait subir un affront. Pour se débarrasser du ministre rabat-joie, la concubine fit semblant d’être gravement malade et prétendit que seul pouvait la guérir un médicament préparé avec un cœur spécial comme celui de Bi Gan.

L’empereur n’hésita pas à exiger le sacrifice de son ministre. Bi Gan avait reçu d’un magicien un papier de charme qu’il ne devait ouvrir qu’en cas d’extrême nécessité ; il y lut alors la prédiction de ce qui lui arrivait et le moyen d’y remédier : il devait brûler cette feuille de papier, en absorber les cendres et il pourrait survivre tant que personne ne lui dirait qu’on ne peut pas vivre sans cœur. Il suivit la prescription et quand il se rendit au palais pour s’arracher le cœur et le remettre à l’empereur, son sang ne coula pas et il put sortir du palais. Mais sur le chemin du retour il rencontra la sœur de la concubine ; celle-ci au courant du stratagème qui avait sauvé la vie à Bi Gan, s’était déguisée en marchande et criait qu’elle vendait des légumes sans cœur. Intrigué, Bi Gan lui demanda ce qu’étaient ces légumes. Elle lui répondit : « ce sont des légumes morts car une planta pas plus qu’un homme ne peut vivre sans cœur ». Bi Gan alors tomba, mort. Il est resté un modèle des ministres courageux, des censeurs inflexibles, qui n’ont pas peur de s’emporter contre la tyrannie d’un souverain et qui en même temps, vassaux fidèles, acceptent de sacrifier leur vie plutôt que de fuir.

Planètes, constellations et étoiles dans l'organisation céleste chinoise


Les planètes et étoiles occupent une place bien particulière dans l’organisation céleste chinoise. Les Chinois avaient remarqué ainsi que Jupiter mettait douze ans pour revenir à la même position dans le ciel à la même heure (c'est-à-dire à faire le tour du soleil). Ils avaient donc divisé le ciel en douze parties, chacune correspondant à la position de Jupiter par rapport à une constellation. Mais Jupiter se déplace d’ouest en est, alors que les constellations vont d’est en ouest. Aussi ont-ils crée un corps stellaire purement imaginaire qui se déplacerait dans le sens des constellations, donc dans le sens inverse de celui de Jupiter, et à la même vitesse. 

Cette planète fictive fut appelée Taisui, et elle se trouvait au nord quand Jupiter était au sud, ou à l’ouest quand Jupiter était à l’est, toujours exactement à son opposé dans le ciel. Comme il était évidemment impossible de la voir, on croyait qu’elle prenait la forme d’une boule de chair qui se déplaçait sur la terre en suivant le mouvement de Taisui dans le ciel. D’après le roman L’Investiture des dieux, l’épouse du dernier empereur des Shang aurait été enceinte en marchant sur l’empreinte d’un pied géant et aurait donné naissance à une boule de chair, que l’empereur ordonna de jeter dans la banlieue, mais qui fut protégée par des animaux. Un taoïste en la fendant permit à un enfant, Yin Jiao, d’en sortir. Celui-ci fut ensuite allaité par une immortelle. Voulant venger sa mère, qui avait été cruellement mise à mort à l’instigation d’une concubine, il se battit aux côtés du futur empereur Wu contre son père et la tua.

Autre exemple, la planète Vénus (Taibai xing) avait pour les taoïstes un caractère féminin : sur les fresques du temple de Yonglo, dans la province du Shanxi, qui datent du XIVe siècle, elle est peinte sous les traits d’une femme tenant un luth. Sous la dynastie Han, on croyait que c’était elle qui décidait des guerres ; à partir des Ming, elle est figurée comme un vieillard qui apporte la paix. Dans la religion populaire, elle est peinte comme un personnage masculin, fils de l’empereur céleste Bai ; elle représente l’élément métal et l’ouest. Elle fait partie des sept luminaires, constitués par les planètes qui représentent les Cinq Eléments plus le Soleil et la Lune. Parfois on ajoute certaines étoiles pour former onze luminaires. Ce sont ces luminaires qui se répartissent les malheurs suivant les jours de l’année si on enfreint les interdits liés au calendrier, mais heureusement mentionnés dans les almanachs. L’immortel Dongfang Shuo est parfois considéré comme une incarnation de cette planète. 

Pour renforcer le prestige de certaines étoiles particulièrement importantes, les milieux taoïstes, puisque leur religion était aussi une astrologie, ont créé la Mère des Boisseaux qui aurait enfanté les sept étoiles du Boisseau du Nord, l’étoile qui régit la constellation Gou-chen, et celle qui régit la constellation Ziwei. Pour faire concurrence au bouddhisme ésotérique et à la statue de Guanyin aux nombreux bras et yeux, elle était représentée, sur le modèle de Marîcî, avec trois yeux, quatre visages, huit bras, deux mains dessinant des  mudra, les six autres tenant le soleil, la lune, un sceau (insigne de commandement), une étoile, une hallebarde et un arc. Mais elle n’eut jamais l’imprtance de ses fils ni de son homologue bouddhique. Elle aurait été à l’origine l’épouse d’un roi qui n’avait pas d’enfant et elle aurait fait vœu de lui en donner. Un jour en se baignant dans un étang où poussaient des lotus d’or, elle sentit une impression étrange, et neuf boutons apparurent sur un des plants de lotus, d’où sortirent ses neuf enfants.   

Parmi les corps célestes néfastes Taisui est le plus craint. On disait qu’il ne fallait jamais se dresser face à lui ou lui tourner le dos (ce qui voulait dire se dresser en face de Jupiter), car cela entraînerait une maladie grave ou la ruine de la famille. Il était interdit de construire par exemple un bâtiment quelconque dans la direction de Taisui, car cela eut été le troubler et on risquait, en creusant, de trouver une boule de chair, ce qui aurait provoqué une catastrophe. Il ne fallait pas non plus voyager, déménager dans cette direction. L’année où Taisui traversait la constellation sous laquelle on était né était fort dangereuse, et on déposait alors une lampe à huile dans un temple supposée représenter la personne en danger qui se mettait ainsi sous la protection des dieux.

Un autre corps céleste maléfique était l’étoile du Tigre Blanc (Baihu). Assoiffée de sang, elle ne pouvait être apaisée que par des offrandes sanglantes. Elle était particulièrement dangereuse pour les femmes enceintes, qu’elle faisait avorter, et les nouveaux-nés. Elle présidait aux guerres et, dans le palais impérial, la salle des réunions concernant les opérations militaires s’appelait la Salle du Tigre Blanc. Néfaste pour le commun des mortels, elle pouvait ainsi devenir une alliée des gouvernants.

L’étoile du Chien Céleste (Tian Gou), en fait une constellation ou une comète suivant les textes, était toujours pernicieuse ; c’est elle qui dévorait la Lune lors d’un phénomène que d’autres appellent une éclipse. D’un point de vue astrologique, ces étoiles étaient surtout malfaisantes, non pas tant en elles-mêmes, que par leur position à certains moments par rapport aux autres astres, d’où l’importance des almanachs, qui l’indiquaient. Elles pouvaient aussi s’incarner : les cent huit bandits du roman Au bord de l’eau étaient considérés comme des incarnations de telles étoiles venues troubler la paix sociale. 

Liao Tianding, la divinisation d’un personnage historique



La divinisation de héros se pratique encore de nos jours dans la culture chinoise. Un temple près de la côte nord de Taipei dédié à Liao Tianding est bâti sur son tombeau. C’est un héros taïwanais qui, outre ce culte, a engendré toute une série de récits, de pièces, de films, tous en dialecte taïwanais. Il y est présenté comme une sorte de Robin des Bois qui volait les riches pour donner aux pauvres et qui était un résistant à l’occupant japonais. Mais la biographie que l’on distribue dans son temple passe sous silence ces exploits et constitue avant tout un plaidoyer pour son assassin, sans doute parce que la famille de celui-ci habite encore la région.

Liao Tianding est né dans un village près de Taizhong en 1883. Quand il n’avait que neuf ans, son père mourut et sa mère dut l’envoyer garder le bétail et travailler tandis qu’elle-même devenait servante. Alors qu’il était enfant, éclata la guerre sino-japonaise ; elle se termina par un traité de paix qui cédait Formose (autre nom de Taiwan) au Japon. Les soldats chinois qui se trouvaient sur l’île durent donc se recaser dans toute sorte de métiers. Le jeune Liao Tianding reçut d’eux une éducation dans les arts martiaux en dehors de son travail ; il s’y entraîna avec ardeur ; et par ses contacts fréquents avec ces anciens soldats, il absorba tout un état d’esprit.

Après sept ans d’occupation, alors que Liao Tianding avait neuf ans, les Japonais adoptèrent une politique d’emprise sur l’île beaucoup plus profonde ; ils imposèrent leur politique par l’intermédiaire de Chinois à qui ils conférèrent des titres comme celui de chef de village et ceux-ci, qui faisaient le pont entre les occupants et les habitants, exploitèrent souvent la situation à leur profit. C’est ainsi qu’un de ces chefs de village qui terrorisait l’endroit où habitait Liao Tianding, imagina un plan puisqu’il refusait de se laisser intimider : il occupa ses champs pour le provoquer. Liao Tianding tomba dans le piège, alla chez lui pour discuter, et tandis que le chef du village faisait semblant de vouloir parvenir à un arrangement, le fils, sur ordre du père, vint faire des reproches à Liao Tianding, qui du coup s’emporta contre le jeune homme et le blessa grièvement. Après quoi le chef du village le dénonça aux autorités japonaises comme fauteur de troubles. Liao Tianding réussit à échapper aux poursuites, mais sa mère fut tellement harassée pour qu’elle avoue où il se cachait qu’elle mourut, ce qui provoqua un choc terrible pour Liao Tianding.   

Comme les recherches continuaient, celui-ci partit dans le Nord gagner sa vie, et allait de place en place sans travail fixe. Il exprimait ainsi publiquement sa haine pour les Japonais et les collaborateurs, et suscitait ainsi l’émotion parmi tous les gens qu’il rencontrait. Les Japonais voulurent donc l’arrêter, mais il réussit toujours à fuir. Toutefois ses déplacements s’en trouvèrent fort entravés et il dut se cacher chez des amis. A cette époque, s’étaient déjà formées plusieurs organisations clandestines pour résister au Japon, mais Liao Tianding, étant d’un milieu pauvre et n’ayant pas de contact avec des gens riches, ne put s’infiltrer dans ces organisations. Aussi décida t-il de former la sienne avec des amis qu’il réussit à recruter malgré le manque de fonds et d’aide extérieure. Son argument était qu’il fallait dépouiller les riches qui collaboraient, s’enrichissaient sur le dos du peuple et ne reconnaissaient que la force. C’est ce qu’il fit avec ses compagnons, si bien qu’il devint la tête de liste des gens recherchés. Grâce à sa vigilance et à son habilité à se dissimuler, ce qui faisait partie de l’entraînement aux arts martiaux, il put esquiver les recherches. Connaissant toutes les écoles d’arts martiaux, il pouvait toujours dérouter l’adversaire en lui opposant une technique qu’il ignorait ; et il était capable d’imiter toutes sortes de personnages.

Liao Tianding se réfugia près de Taipei à Balixiang, où habitait un de ses compagnons, Yang Lin, derrière chez qui il y avait une Grotte aux singes, cachette idéale. C’était une région encore sauvage à l’époque, face à la mer ; et Yang Lin devait s’occuper de le faire partir au Fujian. Ayant perdu sa trace, les Japonais le cherchaient activement, surtout qu’ils s’apercevaient que s’organisait une résistance dans ce district. Un jour que Yang Lin allait apporter de la nourriture à Liao Tianding, se croyant seul dans la campagne, il fut remarqué par les Japonais. Heureusement il put être assez vigilant pour atteindre la cachette de Liao Tianding à l’insu de ceux qui le filaient, mais dès lors il devint l’objet de soupçons et de pressions pour révéler la cachette. Très inquiet, il voulu persuader Liao Tianding de changer de lieu, mais celui-ci refusa, disant qu’il n’y avait rien à craindre. Les Japonais fouillèrent la montagne, mais Liao Tianding put rejoindre la plaine et se cacher sous un pont. Furieux les Japonais se tournèrent vers Yang Lin et menacèrent de tuer toute sa famille. Yang Lin crut que si Liao Tianding disparaissait, les Japonais relâcheraient leur pression sur les autres et qu’il serait de toute façon pris un jour ou l’autre et que, alors, sous la torture, il donnerait le nom de ses amis. Aussi décida t-il de sacrifier Liao Tianding pour sauver les autres membres du groupe et sa propre famille. Le sachant très fort, il retardait son intervention, mais un jour qu’il lui apportait de la nourriture, le voyant endormi dans la grotte, il le tua en le frappant sur la tête avec une houe ; Liao Tianding avait alors vingt-sept ans. Les Japonais donnèrent d’abord une récompense à Yang Lin, puis le mirent en prison pour meurtre et lui firent subir toutes sortes d’humiliations.

A la mort de Lia Tianding, il se passa des phénomènes étranges : quand les Japonais descendirent son corps de la montagne, des gouttes de sang tombèrent le long du chemin et pendant très longtemps il en sortait une lumière comme celle des lucioles quand le ciel était couvert et quand la pluie était sur le point de tomber. Quand il faisait très sec, la nuit, sortait souvent de la grotte comme une boule de lumière verte qui dévalait la montagne et faisait plusieurs fois le tour de la résidence du commandant japonais du district avant de s’élancer de nouveau et de disparaître. La femme et la fille de ce commandant se mirent à tenir des discours irrationnels, à dire des paroles insensées, à avoir une conduite bizarre, et aucun médecin n’y pouvait rien. Les gens de la région dirent qu’il fallait apaiser l’âme de Liao Tianding. Le commandant refusa d’abord d’obéir à ce qu’il qualifia de superstitions. Puis fort inquiet lui-même au bout d’un certain temps, il fit un vœu devant le tombeau de Liao Tianding. Dès qu’il fit le vœu, les deux femmes furent guéries sans médicament. Le commandant obéit alors à son vœu et fit dresser une stèle sur le tombeau et y offrit des fleurs.

Liao Tianding avait été enterré à la hâte dans ses vêtements ensanglantés et ses amis n’avaient pas osés se manifester par peur de la police. Mais à cause des phénomènes surnaturels qui se produisirent aux alentours du tombeau, une grande foule vint peu à peu prier, de sorte que les autorités japonaises s’alarmèrent, y voyant la manifestation du nationalisme persistant. Le chef japonais local, par crainte de ses supérieurs, fit enlever de nuit la stèle qu’il avait fait ériger ; mais quand la surveillance se calma, les amis de Liao Tianding replacèrent la stèle. Après la guerre, on enterra de nouveau Liao Tianding et on éleva un temple, et ceci eut beau se produire quarante ans après sa mort, on s’aperçut que son cadavre n’était pas décomposé, preuve s’il en fallait qu’il était bien bien devenu un esprit céleste dont on pouvait implorer aide et protection.